Le domaine

Le domaine

Deux cent soixante ans, cinq familles, un fermier général des poudres, deux savants et dix-huit mille livres.

Façade en pierre de taille du château XVIIIe vue de face depuis la pelouse d'honneur

Vers 1765

Un architecte des Lumières en Touraine

Saint-Senoch tel qu’on le voit aujourd’hui date des années 1760. Il remplace un bâtiment plus ancien dont il ne reste rien de visible, et il porte la signature d’un architecte de premier plan : Joseph-Abel Couture, dit Couture l’Aîné.

Né à Rouen en 1728, mort à Paris en 1789 — l’année où le siècle bascule —, Couture appartient à cette génération d’architectes qui a imposé partout en France le goût néoclassique : la raison contre l’ornement, la ligne contre la courbe, l’équilibre contre l’effet. Son frère cadet, Guillaume-Martin Couture, laissera son nom à la Madeleine de Paris.

Ce qu’il construit à Varennes est un manifeste tranquille de ce goût-là. Un pavillon central, deux ailes, un étage et un comble : rien qui cherche à impressionner, tout qui cherche à tenir. Les seules libertés sont prises sur la façade sud, où les travées d’extrémité avancent légèrement et se coiffent d’un fronton courbe au tympan sculpté. Le reste est affaire de proportion.

C’est aussi un bâtiment de son siècle par ce qu’il suppose : de la lumière, beaucoup, et de la conversation. Les portes-fenêtres sont larges, les pièces s’enfilent, on passe d’un salon à l’autre sans jamais fermer une porte. Une maison des Lumières est d’abord une maison où l’on circule.

Les Haincque : la fortune de la poudre

Au XVIIIe siècle, le domaine appartient à la famille Haincque. Son représentant le plus notable, Alexandre Bernard Haincque de Saint-Senoch (1722-1798), en hérite et lui donne son nom.

Son titre mérite d’être lu deux fois : fermier général des poudres et salpêtres. Sous l’Ancien Régime, la Ferme générale afferme à des particuliers la perception de certains impôts et le monopole de certaines matières. Les poudres et salpêtres, c’est la matière première de l’artillerie, du minage et — accessoirement — de la chimie naissante. Une charge immensément lucrative, et l’une des plus proches de la science de son temps : la même administration emploiera Lavoisier.

Saint-Senoch n’a donc pas été bâti par un courtisan désœuvré, mais par un homme dont le métier était la matière, la mesure et la production. Cela ne se voit pas sur la façade. Cela s’entend dans l’esprit du lieu — et cela annonce, avec deux siècles d’avance, ce que le château deviendra.

Les Luce de Trémont : le siècle du grand domaine

Le 5 juillet 1831, Parfait Victor Luce achète Saint-Senoch pour 287 200 francs. Ancien receveur général des finances d’Indre-et-Loire, il est le fils d’un ancien maire de Tours. Le domaine restera dans sa descendance pendant trois générations.

C’est l’époque où Saint-Senoch atteint son extension maximale : en 1881, le domaine partagé entre six héritiers représente trois mille cinq cents hectares. De ce siècle-là, le château garde sa silhouette dans le paysage et ses grandes allées — le parc que l’on parcourt aujourd’hui a été dessiné pour qu’on l’arpente en calèche.

1951

Deux savants achètent un château

René Planiol (1900-1979), physicien et ingénieur, et son épouse Thérèse Planiol (1914-2014), médecin, achètent Saint-Senoch. Ils vont y consacrer un demi-siècle de restauration — et c’est à eux que le château doit d’être encore debout, et d’avoir été inscrit au titre des Monuments historiques le 2 février 1963.

Thérèse Planiol est en 1962 la première femme agrégée de physique médicale de France. Pionnière de la médecine nucléaire et de l’imagerie du cerveau, elle met au point les premières techniques françaises de cartographie cérébrale, signe près de trois cents publications et fonde trois services au CHU de Tours. Un lycée de Loches porte aujourd’hui son nom.

René Planiol est ingénieur. Ses carnets, conservés à l’université de Tours, gardent la trace d’échanges avec Winston Churchill, d’une correspondance avec Antoine de Saint-Exupéry et d’une amitié avec le physicien Frédéric Joliot-Curie.

Ces deux-là ne se contentent pas d’habiter Saint-Senoch : ils s’en servent. À partir de 1980, Thérèse Planiol reçoit au château des rencontres scientifiques internationales et y organise des concerts. Pendant plus de trente ans, on vient à Varennes pour travailler, discuter et écouter de la musique. En 2003, elle crée la Fondation Thérèse et René Planiol pour l’étude du cerveau, reconnue d’utilité publique.

Salon aux boiseries bleu pâle avec portraits de Voltaire et Rousseau et lustre de cristal
Les portraits de Voltaire et de Rousseau veillent sur l’un des salons du rez-de-jardin.

Aujourd’hui : une maison habitée

Le château a changé de mains dans les années 2010. Ses propriétaires actuels l’ont repris, rénové, et y vivent. Ils ont fait deux choix qui expliquent tout le reste.

Le premier : rester des habitants. Saint-Senoch n’a pas été transformé en établissement. Il n’y a pas d’accueil, pas de standard, pas de rotation. Le nombre d’événements accueillis chaque année est volontairement limité, et les propriétaires reçoivent eux-mêmes chaque couple, chaque famille, chaque entreprise.

Le second : remettre des livres dans la maison. La salle de réception, 190 m² de pierre nue et de tomettes anciennes, est aujourd’hui tapissée de plus de dix-huit mille ouvrages. C’est là que l’on dîne. C’est ce dont les invités parlent en repartant. Et c’est, dans une maison où deux savants ont reçu des colloques et où un architecte des Lumières a dessiné les fenêtres, la chose la plus logique du monde.

L’architecture

Ce qui est protégé

Le château est inscrit au titre des Monuments historiques par arrêté du 2 février 1963. La protection porte sur :

  • les façades et toitures du château ;
  • le sol de la cour d’honneur — protection rare, qui dit assez ce que vaut cet espace ;
  • les façades et toitures des communs, à l’est et à l’ouest.

Ce qu’on remarque en entrant : les boiseries Louis XVI et la lumière. Les salons du rez-de-jardin s’ouvrent en enfilade, les portes-fenêtres descendent jusqu’au sol, et le parc entre dans la maison.

Escalier tournant à balustres vert d'eau et lustre en cristal ouvrant sur la bibliothèque

Le parc

18 hectares, entièrement clos

Ce n’est pas un jardin, c’est un paysage. De larges allées bordées d’arbres organisent les perspectives ; des sujets centenaires ponctuent les pelouses ; des statues anciennes apparaissent au détour d’un massif ; des rotondes de verdure ménagent des salles à ciel ouvert. Les terrasses — six cent cinquante mètres carrés — dominent les pelouses et une pièce d’eau.

Le parc a trois qualités qu’on ne mesure qu’en s’y promenant. Il est clos, donc les enfants y courent sans surveillance. Il est grand, donc deux cents personnes n’y font pas foule. Et il est silencieux — il n’y a rien autour, et c’est précisément ce qu’on vient chercher.

Longue perspective de pelouse bordée d'arbres centenaires au coucher du soleil

Ce que raconte cette histoire

Un fermier général des poudres au XVIIIe siècle. Un architecte des Lumières. Une dynastie de receveurs des finances au XIXe. Deux pionniers de l’imagerie du cerveau au XXe. Une bibliothèque de dix-huit mille volumes au XXIe.

À chaque siècle, Saint-Senoch a été la maison de gens qui faisaient quelque chose. Jamais un décor. C’est pour cela qu’on peut y travailler sérieusement un mardi et s’y marier un samedi, sans que le lieu ait à changer de registre.

Venez voir. C’est la seule façon de savoir.

On peut décrire une hauteur sous plafond, on ne peut pas la faire ressentir. La plupart des couples nous disent la même chose : ils ont su en entrant dans la bibliothèque. Les visites se font sur rendez-vous, avec nous, sans limite de temps et sans commercial.

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